1918-2018 : Un siècle de métamorphoses

Notre pays a fièrement honoré « Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie » de 1914 à 1918 et ce 11 novembre 2018 a permis de tourner une lourde, centenaire et douloureuse page sur laquelle sont inscrits les noms de millions de jeunes  européens, africains, asiatiques, russes, australiens et américains sacrifiés sur les différents champs de bataille, pour qui… pour quoi…? Novembre 1918, mon grand-père maternel quitte les tranchées du coté de Douaumont où il vient de vivre trois années d’enfer et rejoint son appartement rue de Tolbiac, à Paris, où l’attend ma grand-mère et mon jeune oncle. La Russie entre pour la deuxième fois dans l’histoire de notre famille par l’entremise de Clemenceau qui intime l’ordre aux réservistes rescapés de Verdun d’aller lutter contre les forces bolcheviques  en Crimée. Mon grand-père est convoqué et révoqué à cause d’une blessure reçue lors d’un assaut. Il achète alors un terrain à Villejuif, construit sa maison et conçoit ma mère dans la rue des Guipons où siège actuellement notre Collège d’Activation de l’Attention et de la Conscience.

La photo ci-dessous a été prise au même endroit que celle du haut de page. Toutes deux symbolisent l’extraordinaire évolution de notre monde en un siècle. Je viens de terminer la lecture du livre d’Alain de Vulpian : Histoire de la métamorphose,  dont je donne un aperçu dans la rubrique Livres de cette lettre. Pour illustrer cette évolution l’auteur parle de métamorphose et cette image est juste. En un siècle, l’évolution des villes, des techniques, des mentalités est aussi spectaculaire que l’évolution de la chenille en papillon.   

Je ne suis pas anthropologue ou sociologue et ne peut donc pas disserter sur cette évolution ; cependant, en tant que spectateur et acteur dans le secteur de la santé depuis un demi-siècle, j’ai noté la manifestation de cette métamorphose dans notre domaine.

1918. Charcot est mort depuis un quart de siècle et l’hypnose n’est plus pratiquée à La Salpètriere. Son élève le Pr Pierre Janet est titulaire de la chaire de Psychologie Expérimentale au Collège de France et le titre de son séminaire 1918-1919 est : Les degrés de l’activité psychologique qui lui permet de poser les bases des relations entre sensations, attention et conscience. Thème moderne qui occupe nos recherches au CITAC. Il ne parle plus de l’hypnose qu’il a pratiquée dans sa jeunesse.

En Russie, Pavlov étudie l’hypnose puis obtient le Prix Nobel par la mise en évidence des réflexes conditionnels sur les chiens. Il est considéré comme une inspirateur du béhaviorisme. Il influence les américains Skinner et Watson, pères du Conditionnement opérant, première vague des thérapies comportementales dans les années 50. Albert Ellis, Aaron Beck, Albert Bandura développent la deuxième vague « cognitiviste » des TCC dans les années 70. Ils introduisent pour la première fois dans le domaine de la psychothérapie le filtre redoutable de l’Evidence Based Medicine, la médecine par les preuves scientifiques. Ils crédibilisent ainsi leurs techniques et favorisent leur développement. La troisième vague arrive à l’aube du XXIe siècle, avec Stephen Hayes qui prend en compte le facteur émotionnel. La pleine conscience, le mindfullness, l’ACT suivent ce cheminement et les TAC empruntent aussi cette route moderne.

Et l’hypnose ?

En France, après 1918 elle ne fut plus pratiquée que dans quelques hôpitaux militaires qui l’utilisèrent auprès des « gueules cassées » et dans les syndromes post-traumatiques. Il faut attendre  le début des années 50 pour qu’un jeune et intrépide psychiatre relance l’intérêt de l’utilisation de l’hypnose en thérapie. C’est le Dr Léon Chertok auquel l’hypnose française du XXe siècle doit tout. Son élève Didier Michaud va prendre le relais ainsi que le Dr Jean Godin et Antoine Malarewicz qui vont introduire l’hypnose ericksonnienne en France au début des années 80. François Roustang publie en 1991 Influences et se place dans le champ des personnalités qui « influencent » dans le domaine de l’hypnose. En 1997 est créée la Confédération Francophone d’Hypnose et de Thérapies brèves qui va sérieusement prendre en main le destin de l’hypnose dans l’espace de la francophonie et revitaliser le mouvement. Sans les courageux pionniers, Patrick Bellet, Dominique Megglé, Yves Doutrelugne, Jean-Claude Espinosa et Claude Virot l’hypnose n’aurait pas connu son beau développement en France. La CFHTB , sous la présidence de Régis Dumas, vient de tenir des Etats généraux pour évaluer « l’état général » et la situation de l’hypnose en France en 2018.

Depuis notre première lettre, nous vous expliquons notre évolution dans la barque du CITAC, voguant sur le fleuve de la troisième vague des psychothérapies qui débouche sur un vaste océan, celui des psycho-somato-thérapies, réhabilitant l’importance du corps dans la thérapie, évolution logique de ces courants successifs qui se sont mutuellement enrichis au cours du dernier siècle. 

La Médecine par les Preuves est notre Credo et les nouvelles notions de connectomique, de cerveau neuro-vasculo-glial, de conscience globale, d’importance des émotions, de proprioception, de motricité, de schéma de la conscience sont au cœur de notre nouvelle approche thérapeutique. D’anciennes notions ou même des dogmes qui nous ont nourri au XXème siècle sont déposés sur les étagères du Musée de l’Histoire de la Médecine. Dogmes qui continuent à être appliqués cependant à notre époque. J’ai vu l’année dernière à un congrès d’hypnose un praticien donner une  démonstration. Voici un extrait du film de sa séance ; le praticien s’adresse à son sujet qui est en transe hypnotique : « Continuez à courir sur la plage ensoleillée et profitez du chant des mouettes sans écouter ma voix ». Puis, il baisse sa tête, diminue l’intensité de sa voix et dit : « Je m’adresse à l’inconscient bienveillant qui m’écoute et m’entend et lui demande de s’occuper à chercher la solution du problème ». J’ai pratiqué cette technique au début de ma carrière « ericksonienne » car, comme le disait Baudelaire, elle était en correspondance avec les données de l’époque et je l’ai, comme beaucoup, très rapidement abandonnée. Je ne pensais pas que cette technique « spiritualiste » qui consiste à « prier » l’inconscient bienveillant était encore pratiquée à notre époque où les données modernes sur la conscience effacent ce vieux dogme d’un inconscient « qui écoute, se fait prier et parfois…exauce ». Je sais que cette vieille technique donne quelques résultats positifs, à la hauteur de l’effet placebo,  qui entretiennent son succès. Je sais qu’elle n’a pas reçu la validation d’une expertise Evidence Based Medicine et je sais que dans les deux domaines de ma petite expertise, psychiatrie et soins palliatifs, elle ne donne pas de résultats valables.

Et pourtant, cette hypnose, moderne dans les années 80, participe aussi à cette Métamorphose que j’évoque en début de lettre et reste une des bases de notre approche TAC. Lorsque je relis les cours que je donnais à mes élèves il y a dix ans, je note que la moitié des éléments enseignés sont toujours présents dans l’actualité des TAC et que l’autre moitié a été enlevée pour une seule raison : cette moitié ne correspond plus aux données récentes des neuro-sciences et à l’actualité de la psychologie expérimentale. Quand je parcours le premier livre que j’ai co-écrit avec mon ami Charles Joussellin à l’aube des année 90, je comprends que ce vieux document est la chenille qui a permis l’éclosion du papillon TAC.

Notre dernier congrès TAC à Florence au mois d’octobre nous a permis de constater l’engouement des congressistes pour cette métamorphose. Beaucoup découvraient les TAC et se sont « métamorphosés » en enthousiastes ambassadeurs  pour ces idées.

Ce succès se mesure aussi chez les patients qui hésitaient à entrer dans l’espace de l’hypnose pour  traiter leur problème et n’éprouvent plus cette réticence lorsque nous leur présentons les TAC.

Même réaction chez les praticiens qui ne voulaient pas se former à une technique dont ils voyaient les effets sur les écrans de télévision, dans les salles de spectacle ou dans la rue sous la forme de street-hypnose et qui viennent se former en confiance aux Techniques d’Activation de Conscience.

Dernier signe qui paraphe ce succès. Nous organisons tous les deux ans un congrès en Russie où nous accueillons une cinquantaine de participants. Nous avons annoncé le prochain congrès dans la dernière lettre, sans donner le contenu, ni même le titre ou le nom des participants et…il est déjà quasi-complet puisque sur les cent places réservées sur notre bateau-croisière qui va nous permettre de naviguer de Saint-Petersbourg à Moscou, quatre-vingts sont déjà prises. Dans cette lettre nous annonçons les invités vedettes « hors du commun » qui vont permettre de compléter rapidement notre sympathique groupe.

Un grand merci pour conclure cette récapitulation à tous ceux que j’ai eu le privilège de rencontrer sur mon chemin de praticien et qui ont favorisé cette métamorphose : Jean Godin en priorité, Léon Chertok, Paul Watzlavicz, Ernest Rossi, Gaston Brosseau, Joyce Mills, Alain Berthoz, Jean-Pierre Changeux et parmi les « jeunes » : Ghislaine et Stanislas Dehaene,  Jérôme Sackur, Hernan Anllo, Sylvain Pourchet, Bruno Suarez et Antoine Del Cul.

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